Retour sur le Meet Up #1 : « Le chercheur doit-il nécessairement joueur ? Quel type de chercheur le joueur peut-il devenir »

Le programme de soutien à la Recherche « Game In Lab », fruit de la collaboration entre l’Innovation Factory et Asmodee Research, a lancé le 11 octobre dernier le premier d’une série de meet-ups qui réuniront chercheurs, auteurs, professionnels du jeu et joueurs tout au long de l’année.

Pour cette première édition qui a accueilli une trentaine de participants, le sujet portait sur la relation entre le chercheur et son objet de recherche, le jeu.

Les intervenants Olivier Caïra, sociologue, Laurent Di Filippo, chargé de recherche à l’université de Lorraine et Oscar Barda, game designer, curateur et responsable du studio Themgames, ont débattu de la question suivante : « Le chercheur est-il nécessairement joueur ? Quel type de chercheur le joueur peut-il devenir ? ».

La date du prochain meet-up, prévu au mois de janvier prochain, sera prochainement annoncée.

Voici le compte-rendu des échanges :

Laurent Di Filippo s’est attaché à répondre à la question en 2 étapes. Il a d’abord décrit le cheminement du joueur venu à la recherche sur le jeu par passion. Cet état de joueur présente des avantages pour le chercheur en devenir : une meilleure compréhension de son objet de recherche, bien sûr, mais aussi un meilleur accès au terrain de sa recherche. Son statut lui permet parfois de dépasser la défiance qu’un étranger, a fortiori chercheur peut rencontrer lorsqu’il approche des joueurs pour un travail d’observation, par exemple.

La transformation du joueur en chercheur pose davantage question auprès de l’institution académique et des collègues non joueurs. La question de la légitimité du jeu comme objet de recherche se pose. Les chercheurs présents ont été confronté à cette question récurrente : ‘mais alors, vous jouez toute la journée !’ et à l’obligation de justifier à la fois leur travail et l’objet de leur travail. Le risque d’être dévoré par cette passion est objecté au chercheur-joueur. Le parallèle avec le chercheur en littérature ou en cinéma a été fait.

La discussion a ensuite porté sur la posture du chercheur. Celui-ci, comme tout chercheur en sciences humaines, doit savoir se distancier de son objet à un moment, pour accomplir le travail scientifique. C’est à cette condition que la non neutralité, la participation dans le phénomène social qu’il étudie est acceptable.  La différence entre le chercheur et le joueur réside dans l’horizon de pertinence qui est différent.

Olivier Caïra a rebondi sur la posture du chercheur, académique ou non. De nombreux acteurs sont en posture de chercheur : questionnement, problématisation, … alors que le statut académique reste peu accessible. Comme le rappelle Olivier Caïra, la passion déclenche l’érudition. Se passionner pour un sujet mène à des recherches pour mieux l’appréhender.

Qu’est ce que le jeu apporte au chercheur ? D’abord, une expérience directe du terrain, qui permet de croiser les méthodologies / alterner les positions, de comprendre les codes utilisé au sein de la communauté, d’éviter de se bloquer dans une vision archaïque du jeu. Également de comprendre ses lacunes, de questionner ses préjugés.   La recherche et développement de jeux permet par ailleurs d’analyser l’ensemble du processus de création et le processus industriel. 

Oscar Barda, en tant que curateur et testeur de jeux, souligne l’importance de jouer pour comprendre les “qualia”, qualités inhérentes du jeu qui ne peuvent être appréhendées que par l’expérience sensible. 

Par ailleurs, le statut de joueur facilite l’entrée du joueur dans son terrain de recherche. La mise à distance par une neutralité scientifique peut provoquer un retrait, une méfiance des acteurs, et donc empêcher l’accès au groupe social.

Il souligne que la réflexivité du chercheur et la mise en distance par rapport à son sujet, qui doit intervenir en 2e phase de la recherche, est commune à toutes les disciplines des sciences humaines pas seulement à la recherche sur le jeu.

Oscar Barda a présenté le modèle MDA :

  • Mécaniques : règle du jeu
  • Dynamiques : expression de la règle entre les joueurs (ex. il n’est jamais écrit dans la règle du Monopoly qu’à la fin les joueurs se haïssent)
  • Esthétique

Ces propriétés sont parcourues dans le sens M > D > A par l’auteur et dans le sens A > D > M par le joueur. On peut étudier chacune des ces dimensions séparément ou ensemble.

Le public a soulevé le risque pour le chercheur-joueur de dénaturer sa passion pour le jeu à force de le traiter comme objet.  La question de la perception du chercheur par les joueurs a aussi été abordée. Il est clair que son statut de joueur facilite l’entrée dans la communauté qu’il étudie.  Des auteurs ont confirmé le malaise qui peut s’installer lorsqu’ils font tester un jeu, similaire à l’expérience vécue par les chercheurs.

Le double statut de chercheur-joueur a donc fait l’unanimité des participants (“Pro-am”, professionnel-amateur, comme le propose Laurent di Filippo). Cela relève à la fois de questions méthodologiques, mais aussi de la passion partagée pour l’objet de la recherche, le jeu.  La discussion a été saluée par un participant comme symbolique de la maturité du champ. 

Merci à Laurent di Filippo, Olivia Caïra et Oscar Barda, ainsi qu’aux participants pour la qualité des échanges.

Pour aller plus loin sur la question de la légitimité du jeu comme objet de recherche :

Schmoll, Patrick. « Sciences du jeu : état des lieux et perspectives ». Revue des Sciences sociales, “ Jeux et enjeux ”, no45 (2011). https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01301138.

Fouillet, Aurélien. « L’Empire ludique ». Consulté le 17 octobre 2018. https://www.scienceshumaines.com/l-empire-ludique_fr_33037.html.

Cotta, Alain. « La Société du jeu », 8 octobre 2018. https://www.fayard.fr/sciences-humaines/la-societe-du-jeu-9782213031811.

« La constitution du jeu vidéo comme objet scientifique | Changer les règles du jeu | Cartographie des controverses 2016 ». Consulté le 17 octobre 2018. https://medialab.github.io/carto2016-jeuxvideos/focus-scientifique.html.

Sur la posture du chercheur :

DI FILIPPO L., FRAN􏰩OIS H., MICHEL A., 2013, La position du doctorant. Trajectoires, engagements, réflexivité, Nancy, Presses univer- sitaires de Nancy.

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