Revue Scientifique : « LA PRATIQUE DU SELFIE OU LES JEUX IDENTITAIRES DU JE »

L’EXTENSION DU DOMAINE DU JEU LUDIQUE AU SELFIE COMME OBJET DE LA CONSTRUCTION IDENTITAIRE
Bénédicte Pierron, diplômée ISG, master de sémiotique, doctorante au NIMEC (Rouen),
Dominique Desjeux, anthropologue, professeur émérite à l’université Paris Descartes,Sorbonne Paris Cité.

4 avril 2018

Introduction        

Le selfie semblait réservé encore il y a peu aux adolescents. Il semble être devenu aujourd’hui une pratique quasi générale en Europe, aux États-Uniset en Asie sous le nom de zì pāi (自拍, « se photographier soi-même »). Les québécois, eux,parlent d’un « ego portrait ». En première approximation, on peut dire que le selfie est un autoportrait photographique dont l’usage semble émerger, d’après Elsa Godard (2016), dans les années 2000. L’objectif de notre article est de faire apparaître les différentes dimensions qui émergent de l’observation des pratiques et des représentations que les acteurs sociaux se font du selfie.

Le selfie est la résultante aujourd’hui d’une combinatoire inattendue entre plusieurs techniques : Internet, les réseaux sociaux numériques comme Facebook en Occident et WeChat ou wēi xìn (微信« petit message »), l’équivalent du SMS, en Chine ; la numérisation des photos, Instagram -une application qui permet le partage des photos et des films- et le Smartphone -un téléphone qui se transforme en terminal mobile dans la main de l’usager final- pour toutes les applications qui font circuler de l’information numérisable. Chacun de ces objets matériels fonctionnait suivant un usage qui lui était propre. Cependant, ils avaient tous en commun d’appartenir à l’univers du digital. Internet qui a  commencé à se généraliser en 1994 leur a servi d’agrégateur. Le selfie est la résultante de cette agrégation non intentionnelle entre une logistique matérielle, des interactions sociales et des représentations du soi. La seule technique pre-digital est le stick qui permet d’élargir le champ du selfie.

Le selfie apparaît donc comme un concentré de technologies numériques qui rend possible la digitalisation de la mise en scène du moi, entre un moi qui qui se protège mais qui peut aussi mourir de  se contempler dans les apparences de son miroir, dans la lignée du mythe de Narcisse, et un moi qui se construit autant qu’il peut être détruit par les interactions avec les autres. L’erreur de Narcisse, pour reprendre le titre du livre de Louis Lavelle de 1939, a été de tomber amoureux de son image.Il a confondu l’apparence de soi et son être véritable (L. Lavelle, p.41,édition 2012). Il en est mort, au grand désespoir de la nymphe Echo qui ne peut lui exprimer son amour puisqu’elle ne peut que répéter ce que lui dit Narcisse ce qui l’enferme encore plus dans son image mortifère.

Le selfie symbolise toutes les ambivalences du moi : le moi individuel et le moi collectif, le moi apparence et le moi profond, le moi altruiste et le moi égoïste. Cette ambivalence explique une partie des angoisses que suscite la face narcissique du selfie, celle du repli sur l’intimité et donc de la sortie de la sphère politique publique, telle quel’avait montré pour les États-Unis en 1979 Christopher Lasch dans Le complexe de Narcisse.

Pour certains auteurs, le selfie symboliserait la société dite postmoderne (Englebert, 2014). Ce qui parait plus sûr, c’est que le selfie représente aujourd’hui une pratique banalisée qui s’étend bien au-delà de la sphère des jeunes. Tout le monde le pratique depuis les stars (Rihanna, Justin Bieber), les « influenceurs » (Kim Kardashian), les sportifs (Usain Bolt), les politiques (Nadine Morano, Michelle Obama, Emmanuel Macron) jusqu’à « Monsieur et Madame tout-le-monde». Depuis peu le selfie a reçu la consécration suprême puisqu’il a été élu, en 2013, « mot de l’année » par l’Oxford English Dictionary. Il entre en 2015 dans le dictionnaire Larousse et en 2016 dans le Petit Robert. Pour Elsa Godard (2016), le selfie comme image, comme code, représente « un nouveau support de langage ».

Photo Internet du 21 avril 2016, modifiée le 23 mars 2017, le JDD

La recherche de terrain va faire apparaître trois résultats et un lien inattendu avec le jeu. Le premier est que le selfie peut rester une pratique intime et individuelle, sans être partagé sur les réseaux sociaux. Le deuxième montre le passage progressif d’une pratique individuelle du« selfie » à une pratique plus collective le « usie ». Le troisième résultat est peut-être le plus inattendu puisqu’il va montrer comment une pratique plutôt privée, associé à une symbolique de l’intime et de la proximité sociale, va être réinterprété par le marketing, la communication des villes et la politique comme signe et symbole dans l’imaginaire de l’intimité et de la proximité sociale. Tout se passe comme si la pratique du selfie devenait un objet signifiant le soi et la proximité alors qu’il n’existe plus aucun lien pratique ou matériel avec l’autoportrait et la photo.

On retrouve ici de façon inductive et donc inattendue, la« mimicry » de Caillois telle qu’il l’a décrit dans son célèbre livre de 1958, Les jeux et les hommes,c’est-à-dire un jeu d’illusions, un spectacle, une mise en scène des apparences. Le Je se met en scène grâce au jeu du selfie. La pratique du selfie devient un simulacre de la proximité.

1 – Méthodologie

Une enquête basée sur le croisement des méthodes de recueil de l’information :observation, interviews, recherche documentaire et questionnaire fermé.

Notre perspective est double. Elle combine l’anthropologie du quotidien, une méthode inductive qui commence par décrire la réalité pour ensuite l’interpréter et une approche centrée sur le langage et le marketing de la consommation, davantage déductive.

Les hypothèses anthropologiques sont méthodologiques. Elles ne portent ni sur le sens d’une corrélation ni sur le lien de causalité potentielle entre deux phénomènes. L’anthropologie présuppose qu’un phénomène social est un phénomène total qui intègre du matériel, ici le Smartphone et le stick par exemple, du social, des interactions avec d’autres acteurs, et du symbolique ou de l’imaginaire, le sens que ces acteurs donnent à leur pratique et aux interactions avec les autres. Le symbolique et l’imaginaire englobent le monde des représentations dans lequel nous inclurons la question de l’identité, de la mise en scène du soi et à travers cela, la question du narcissisme, de l’exhibitionnisme et du simulacre.

Pour accéder à l’article dans son intégralité : cliquez ici. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *